| Extrait du livre : Ce que signifie “être staff dans une école Sudbury" Chapitre 8: Entre le marteau et l’enclume : Parents, Enfants et StaffHanna Greenberg [réimprimé de Reflections on the Sudbury School Concept, Sudbury Valley School Press, 1999] En général, j’essaye de me concentrer sur les aspects positifs de la Sudbury Valley. J’aime penser aux nombreuses facettes de la vie dans notre petite communauté qui est si riche et pleine de rencontres et d’expériences merveilleuses. Chaque étudiant est un monde à part entière et au fil du temps chacun d’entre eux me montre quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant. C’est ce qui me fait continuer à vouloir travailler à la SVS après toutes ces années et c’est pourquoi ce n’est jamais un endroit ennuyeux. Bien sûr, la vie n’est jamais parfaite et la Sudbury Valley non plus. Des désaccords et des incompréhensions surviennent souvent, comme dans tout groupe de personnes qui partagent leur espace, leur temps, leurs ressources et leurs responsabilités. Les étudiants comme le staff doivent apprendre à vivre avec ces problèmes et à surmonter l’inconfort ou la colère qu’ils ressentent de temps en temps. Je n’y fais pas exception et j’admets avoir commis nombre d’erreurs en faisant ou en disant des choses qui ont pu faire du mal aux autres. J’ai parfois été insensible, négligente ou distraite. J’ai fait bien des choses à la SVS, et j’ai été vue par des étudiants à des moments où je me suis montrée bien peu sage ou intelligente. En général, ils me font remarquer mes manquements et je peux accepter leurs rires à mes dépens et même leur colère, car elle est claire et honnête. Ils me disent en face ce qui les dérange et me donnent une chance d’expliquer ou de m’excuser. La plupart du temps je suis stupéfaite par la gentillesse et la tolérance dont les étudiants font preuves et cela m’a appris à être plus compréhensive avec les autres que ce que je n’étais avant de venir à la SVS. Occasionnellement, je suis fâchée ou heurtée par les erreurs ou les insensibilités des autres et alors il m’incombe de discuter ouvertement de l’affaire avec les personnes impliquées pour leur donner une chance d’expliquer ou de s’excuser. Dans l’ensemble les gens à l’école s'entendent plutôt bien du fait de leur capacité à exprimer leurs griefs et à régler leurs problèmes face à face. Dans les cas où la communication entre les gens est impossible, ils peuvent toujours choisir de s’éviter et de s’ignorer. Malheureusement, ce mode d’interactions est déséquilibré lorsque viennent interférer des gens qui sont importants pour les individus de l’école mais qui ne font pas partie de la vie quotidienne de l’école. Ce que je vais décrire est arrivé chaque année depuis nos débuts en 1968, et, de façon perturbante est comme rejoué selon un script qui serait toujours le même. Je trouverais cela bizarre et amusant si cela ne causait pas tant de souffrance à tous les participants de ce drame, y compris moi-même. Voici comment cela se déroule. Des étudiants sont amenés par leurs parents à comprendre - directement ou par suggestion subtile - qu’il serait bon pour eux qu’ils prennent des genre de cours. Les enfants sont en principe d’accord mais n’arrivent pas à s’y atteler. Nous voyons des enfants qui demandent un cours, et qui ensuite se comportent d’une façon qui ne s’accorde pas avec le fait de vouloir suivre ce cours. Ils oublient alors leurs rendez-vous ou leurs devoirs. Ils peuvent arriver au cours avec une attitude de “dis-moi ce que je dois savoir pour que j’en aie fini avec ces trucs ennuyeux le plus vite possible et que je sois libre de faire ce que j’aime faire”. À maintes reprises nous voyons des enfants brillants n’apprendre presque rien et en détester chaque minute. Ils demandent souvent des leçons au staff juste avant de partir à la fin de la journée, ou pendant que le staff est en plein dans une autre activité et qu’il est clair qu’il ne peut pas donner la leçon. Ces modes de comportement contrastent de façon marquée avec la manière dont ils se comportent lorsqu’ils ont besoin de notre aide pour quelque chose qu’ils ont vraiment envie de faire. Ils nous harcèlent de questions, attendent que nous ayons du temps pour y répondre, retiennent ce que nous leur enseignons et travaillent avidement par eux-mêmes. Ils sont déterminés, concentrés et il est évident dans leur conduite que rien ne pourra les empêcher de poursuivre leur intérêt. Le contraste avec le comportement de ces mêmes étudiants lorsqu’il y a une pression extérieure à prendre des cours est remarquable. Quand les enfants se font questionner par leurs parents sur les cours qui ne les intéressent pas vraiment mais qu’ils suivent pour faire plaisir à leurs parents ou pour soulager leur anxiété, ils se retrouvent dans l’embarras. Comment peuvent-ils expliquer leur non-performance ? Ils bafouillent et si la pression est assez forte, ils projettent leur propre comportement sur le staff. Ils disent, presque invariablement, que Hanna, Denise, Danny, Joan, Mikel, Mimsy ou Carol étaient trop occupés pour les aider, ne sont pas venus en classe, étaient en retard, ou n’avaient pas envie d’enseigner. Parfois nous sommes accusés d’aller faire du shopping au lieu d’être là pour les étudiants ! Au début lorsque j’entendais ces plaintes - par exemple, à propos de Joan ou de Mimsy - je me disais “Il est possible que ce soit vrai, mais il est bizarre qu’on leur attribue exactement le même comportement alors que je sais qu’elles sont si différentes. Mimsy est si bien organisée qu’il est peu probable qu’elle ait oublié un rendez-vous, et Joan est en général dans la salle d’art et facile à localiser. Quand elle va faire du shopping, c’est pour acheter des fournitures d’art avec un étudiant et tous les autres enfants dans la salle savent où elle est partie.” Je me demandais : se pourrait-il que tout le staff à la SVS dise de belles paroles mais refuse en fait d’être attentifs aux besoins des étudiants ? Se pourrait-il que nous soyons tous aussi distraits, sans volonté de répondre aux besoins des étudiants et dévoués au shopping pendant le temps scolaire ? Cela n’avait aucun sens. Ce n’est qu’après de multiples occurrences de ces accusations, portées contre chacun de nous à un moment ou à un autre, que le motif a commencé à être clairement visible. La nature stéréotypée de ces critiques dévoilait leur facticité et leur origine. Les étudiants veulent faire ce que leurs parents trouvent bon pour eux. Cependant, ils trouvent difficile de le faire à l’école. Ils sont trop occupés à faire ce qu’eux trouvent intéressant et important. Ce n’est qu’à la fin de la journée qu’ils se souviennent de ce qu’ils étaient “censés” avoir fait. Ils ont alors besoin d’une explication pour leurs parents et pour eux-mêmes qui ne les mettra pas en défaut, et donc ils attribuent leurs propres oublis, manque d’intérêt, ou préoccupations au staff. Le problème est que ce qu’ils disent ne correspond pas au caractère du staff impliqué. Cela correspond en revanche à la réaction stéréotypique qu’ont les enfants face à la pression parentale d’apprendre des choses que les parents pensent importantes mais pas les étudiants. Ni moi ni les autres membres du staff ne sommes rancuniers envers les enfants. Nous savons qu’ils font, ainsi que leurs parents, ce qu’ils pensent être le mieux cela fait partie de notre travail que de gérer ces plaintes. Mais cela me chagrine de voir que souvent les parents impliqués ne veulent pas entendre ce que nous avons à dire à ce propos. Ils sont généralement offensés quand nous laissons entendre que l’enfant leur a menti car il ou elle ne veut pas décevoir ses parents. Ils ne sont souvent pas d’accord avec nous sur le fait que “proposer” des apprentissages à leurs enfants constituent une pression et que ce n’est pas cohérent avec l’approche de l’école en matière d’éducation. Il me semble que quand on en arrive à ce stade, il est préférable pour les enfants d’aller dans un autre type d’école, où il y a un programme que les enfants sont obligés d’apprendre et où les enseignants les contraignent à le suivre. Je crois qu’il serait mieux pour la famille, et pour les enfants en particulier, de ne pas aller à une école où ils sont quotidiennement mis en situation de conflit entre suivre leur propre idée de ce qu’il est important d’apprendre et écouter les conseils de leurs parents. Cela rend les enfants déprimés, coupables et anxieux - et pire, inquiets pour leur futur. Oui, la SVS est une approche “tout ou rien”. Les parents font confiance ou non à leurs enfants pour acquérir les compétences dont ils auront besoin pour survivre en Amérique selon leur propre jugement. Dans ce dernier cas, il vaut mieux transférer l’enfant dans une des nombreuses écoles humaines et bienveillantes qui croient que les enfants ont besoin d’être plus guidés et aidés que ce que nous proposons à la SVS. |